C - L’intégration commerciale et financière à l’économie mondiale
1 - L’ouverture et le commerce international
La dynamique de l’intégration à l’économie mondiale s’effectue selon deux grandes modalités qui ont progressivement gommé leurs oppositions initiales. L’option multilatérale n’est en effet que la voie la plus directe de l’intégration, la régionalisation en constituant une forme indirecte beaucoup moins protectionniste, beaucoup plus ouverte que par le passé sur l’extérieur. La seconde option n’est donc pas en contradiction avec l’avancée des principes du libre-échange qui a considérablement gagné du terrain dans la conduite des politiques économiques des pays industrialisés comme des pays en développement. Elle en adoucit seulement le processus d’accomplissement en faisant de l’espace économique régional une construction institutionnelle intermédiaire au niveau d’une communauté d’Etats.
Depuis son origine, le CERDI a toujours manifesté un grand attachement à la connaissance des formes d’intégration régionale et à leurs conséquences de longue période, notamment dans le cadre des économies de la zone franc. Le regain d’intérêt dont a fait l’objet l’étude de la dynamique de l’intégration et dont témoigne l’abondante littérature sur la "mondialisation" a suscité un renouveau des travaux de laboratoire sur le sujet dans les dimensions à la fois théoriques et appliquées. Les publications abondantes de C. Carrère, en relation avec l’exécution de sa thèse intitulée : "Essais sur l’intégration régionale dans les pays en développement : impact sur l’orientation du commerce et le bien-être", ont été l’expression de ce renouvellement.
Recrutée lors du concours CNRS 2006 des chargés de recherche, C. Carrère est appelée à poursuivre ses recherches dans le cadre du CERDI, son laboratoire de formation initiale, et à approfondir certaines études diligentées lors des deux années passées à l’Université de Lausanne en qualité de Professeur assistant. Plusieurs publications réalisées dans ce cadre universitaire sont d’ores et déjà à son actif, qui prolongent la réflexion et les orientations thématiques de sa thèse, notamment un nouvel article paru dans World Bank Economic Review (2005) qu’elle co-signe avec O. Cadot, J. de Melo et A. Portgal-Pérez.
Deux articles, qui correspondent directement à deux chapitres du travail doctoral de C. Carrère, ont été publiés dans des revues à comité de lecture de haut niveau scientifique. Celui de European Economic Review (2004) propose une méthode empirique d’évaluation des effets des accords régionaux de commerce sur l’orientation des flux commerciaux de leurs pays membres. La plupart des grands accords régionaux sont présents dans le travail appliqué (UE, ALENA, MERCOSUR…). L’objectif de l’article est d’apprécier si, conformément à la terminologie de Viner (1950), ces accords ont plutôt donné lieu à des effets de création de commerce entre les pays membres ou de détournement, les importations intra-régionales se substituant alors aux importations qui provenaient, avant la mise en place des tarifs douaniers préférentiels, des pays tiers. Pour pouvoir quantifier ces phénomènes de création et de détournement de commerce, un contre-factuel est défini, qui permet de prédire quelle aurait été la dimension des flux commerciaux bilatéraux en l’absence d’accord régional. A cette fin un modèle de gravité est construit, dont la spécification tient compte des variables traditionnelles, "augmentée" d’une fonction de coûts de transport telle que définie par Limao et Venables (2001).
L’estimation est effectuée en panel sur les données d’exportation et d’importation. La correction de l’endogénéité de certaines variables explicatives selon la méthode d’instrumentation de Hausman et Taylor (1981) est proposée ainsi que la correction pour la présence de biais de sélection. Sur l’échantillon des 130 pays couvrant la période 1962-1996, en décalage avec certaines conclusions de la littérature appliquée, C. Carrère met en évidence que la plupart des accords régionaux auraient contribué à augmenter significativement le commerce entre les pays membres. Il est cependant observé que cette augmentation se serait produite plutôt au détriment des importations en provenance du reste du monde. La présence de phénomènes de détournements de commerce ne serait donc pas caduque.
L’étude des effets des accords d’intégration régionale sur le commerce est élargie au cas des unions monétaires dans l’article du Journal of African Economies (2004). Sur cinq accords régionaux africains considérés par l’auteur, tous définissent des zones de commerce préférentiel, mais deux seulement sont également des unions monétaires, l’une et l’autre associées à la zone franc (UEMOA, CEMAC). Un des principaux canaux de transmission de l’Union monétaire vers le commerce des pays membres est l’élimination de la volatilité du taux de change bilatéral, variable introduite dans le modèle de gravité "augmenté" afin d’isoler la part des effets de l’accord régional due à la composante monétaire. Les accords régionaux ont généralement réussi à promouvoir le commerce intra-régional, une fois qu’on a contrôlé pour la faible taille de leurs économies, pour les handicaps géographiques et forts coûts de transport qui en résultent. La composante monétaire liée aux accords zone franc a largement renforcé les effets positifs de la composante tarifs préférentiels sur le commerce intra-régional tout en atténuant ses effets de détournement de commerce. Ainsi, les unions monétaires se révèlent d’autant plus créatrices de commerce que l’environnement monétaire international est instable, tandis que les accords commerciaux préférentiels semblent aboutir à de forts détournements des échanges (cf., Frankel et Rose, 2002).
Toujours en relation avec son travail de thèse au CERDI, C. Carrère a étudié l’impact des accords commerciaux préférentiels sur le bien-être des pays en développement en prenant en compte les effets de ces accords sur les coûts de transport. Pour mener à bien cette recherche, un modèle d’équilibre général calculable est proposé. A la suite des travaux de Krugman (1991), il a été soutenu que les accords d’intégration ont d’autant plus de chance de promouvoir le bien-être qu’ils regroupent des pays géographiquement proches. Le modèle proposé pour cette soumission s’appuie sur le travail de Spilimbergo et Stein (1998) que viennent enrichir plusieurs extensions. En plus de l’hypothèse d’un réseau de transport en étoile, de type "hub" et "spoke", les coûts de transport sont supposés fonction de la distance parcourue et du niveau de développement des pays. Par ailleurs, contrairement à toutes les simulations proposées jusque dans la littérature sur les accords régionaux, des économies d’échelle sont introduites dans le secteur des transports. Deux problématiques sont alors abordées : comment l’analyse traditionnelle du bien-être associé aux accords d’intégration régionale est-elle affectée par l’endogénéité des coûts de transport ? Quelles sont les conséquences sur le bien-être à plus long terme des coûts de transport endogènes dans le cas d’un libre-échange mondial atteint par le régionalisme plutôt que par le multilatéralisme ? Les résultats suggèrent que les conclusions pessimistes, communément admises sur les effets des accords d’intégration régionale entre pays en développement, sont surévaluées.
Le rôle de la distance dans la dynamique du commerce international et l’orientation géographique des flux est actuellement l’objet de réexamen dans la littérature économique. Le fait est que l’impact de la distance sur le commerce bilatéral augmente dans le temps au lieu de décroître comme l’on peut s’y attendre dans un contexte de globalisation du commerce et de déclin des coûts de transport et de communication. Sur la base d’un modèle de gravité estimé sur un panel de 130 pays couvrant la période 1962-1996, J.-F. Brun, en collaboration avec P. Guillaumont, C. Carrère et J. de Melo, revient sur cette "énigme" de la distance dans les modèles de gravité, une énigme qui s’avère robuste à différentes spécifications économétriques. Dans leur article du World Bank Economic Review (2005), les auteurs montrent que l’introduction d’une fonction de coûts de transport dans le modèle de gravité permet de lever le paradoxe, conduisant, sur l’ensemble de l’échantillon, à une diminution de l’élasticité du commerce bilatéral par rapport à la distance de 11 % en 35 ans. Cependant, loin de décroître, il apparaît que la distance devient au contraire un facteur de plus en plus important, un obstacle pour le commerce des pays en développement et un facteur de marginalisation croissante des pays les plus pauvres.


