D - Le développement et les comportements microéconomiques
1 - La microéconomie et les comportements des agents individuels
Il est habituel de représenter le sous-développement comme une conséquence des imperfections des marchés ou de l’inefficacité des institutions. La question de l’efficacité des marchés, vue sous l’angle de leur intégration spatiale est le thème principal de l’article du Journal of African Economies proposé par C. Araujo, C. Araujo Bonjean, J.-L. Combes, P. Combes Motel (2005). Dans le contexte de l’après-dévaluation du Franc CFA et pour des transactions particulières, en l’occurrence les échanges de bétail au Burkina Faso, les auteurs s’interrogent sur le caractère intégré des marchés. Un modèle d’intégration spatiale est construit, qui les amène à distinguer deux régimes de prix. Lorsque les marchés sont autarciques, les prix suivent une marche aléatoire. En revanche, lorsque les marchés sont spatialement intégrés, les écarts de prix ne sont représentatifs que des coûts de transaction. L’estimation d’un modèle de switching regression ne rejette pas l’hypothèse que pour cette petite économie, la dévaluation du franc CFA aurait eu pour effet d’élever le degré d’intégration des marchés du bétail.
Si les pays en développement souffrent de la défaillance de leurs mécanismes de marchés intérieurs, ils sont également victimes, du moins sur certains produits, des conditions de formation des équilibres de prix mondiaux. Le cas du coton et des distorsions induites par les subventions à la production aux Etats-Unis et en Union Européenne est emblématique du problème. En utilisant un modèle d’équilibre partiel du marché mondial du coton, C. Araujo Bonjean, S. Calipel et F. Traoré (2006) ont traité du sujet et parviennent, en première analyse, à des résultats édifiants. Selon l’année de référence, l’impact des aides américaines sur le prix mondial du coton varierait de 3 % à 7 %, celui des aides européennes se situant autour de 2 %. Les marchés mondiaux ne sont donc pas l’expression de ces mécanismes de marchés parfaits qui sous-tendent le paradigme de la théorie néoclassique standard. La production et les échanges internationaux sur le cacao et le chocolat sont eux aussi illustratifs de certaines dérives aux implications économiques bien palpables.
Dans leur article, à paraître dans Economie et prévision, C. Araujo Bonjean et J.-F. Brun utilisent les outils de la théorie des jeux pour évaluer l’implication des interactions stratégiques internes à la filière entre un pays producteur dominant : la Côte d’Ivoire, 45 % de la production mondiale de cacao, et les entreprises transformatrices qui contrôlent 90 % du marché du chocolat et intègrent de plus en plus l’amont de la filière. De l’analyse théorique et des tests économétriques menés sur séries temporelles, il s’avère que depuis le début des années quatre-vingt-dix, un transfert de pouvoir s’est opéré du producteur de base vers les transformateurs. Ces logiques de redistribution dans la "chaîne de valeur" sont potentiellement présentes dans l’ensemble des filières agricoles d’exportation de l’Afrique sub-Saharienne.
Dans C. Araujo, J.-L. Combes et al (2001), ces dimensions institutionnelles ont été étudiées pour deux des principales productions africaines, en l’occurrence le coton et le cacao. Le contrat de production du paysan impliquait qu’en contrepartie d’une transaction monopsonique passée avec une société de caractère "intégré", les producteurs puissent accéder à des biens et services pour lesquels le recours au marché aurait été difficile voire impossible. Dans la restructuration de ces filières et compte tenu des imperfections locales du marché dans l’accès aux intrants et au crédit, la désintégration est-elle une solution économiquement efficace ? La question est posée en des termes qui ne sont pas si différents de ceux mis en avant dans les logiques de désintégration des entreprises de réseau.
Les marchés et les institutions sont donc de puissants facteurs de conditionnement de l’efficacité des organisations dans un secteur agricole qui représente, presque toujours, une part significative de la production marchande des pays en développement. De ce fait, il importe de comprendre le processus décisionnaire des agents et d’identifier les déterminants de leur performance productive, laquelle est en partie conditionnée par les arrangements institutionnels, notamment l’élaboration et l’exécution des contrats.
Ce comportement microéconomique des agents est souvent difficile à appréhender par la construction de tests économétriques de réfutation. L’agent est en effet producteur, mais également consommateur d’une partie de sa production dont la composition varie dans le temps avec des décisions d’allocation de ressources productives qui se modifient elles- mêmes dans des proportions qui ne sont pas toujours observables. J.-L. Arcand, en collaboration avec B. D’hombres (2005), jeune docteur du CERDI récemment recruté au Joint Research Center de la Commission Européenne, s’intéresse à effectuer des tests pour la séparabilité dans les modèles de ménages agricoles sur données parcellaires, tout en contrôlant pour l’hétérogénéité inobservable au niveau des ménages par usage de la technique des variables instrumentales de Hausman et Taylor. L’étude a pour conclusion marquante de remettre en question la validité de nombreux tests d’hypothèse de séparabilité, dont celui de Benjamin (1992).
Dans une autre collaboration avec C. Ai, University of Florida et F. Ethier, Caisses Populaires Desjardins, J.-L. Arcand fait porter l’analyse sur le sujet de l’efficience des formes contractuelles dans l’agriculture en étudiant notamment la question de l’efficience Marshalienne. L’article, né de cette réflexion placée sous le signe d’une coopération internationale, est publié dans le Journal of Development Economics (2006). Le support d’application est constitué par les données d’une enquête relative à une localité tunisienne située à El Oulja. L’enjeu de l’article est d’élaborer un test rigoureux permettant de révéler la présence de risque moral dans l’exécution contractuelle. Un modèle d’agence est spécifié. Il combine l’endogénéisation des contrats et une spécification de la technologie de production basée sur la dualité qui fournit des restrictions testables en matière d’optimalité contractuelle. Les tests proposés rejettent les conclusions habituellement obtenues dans les travaux relatifs à l’inefficacité Marshalienne (cf Shaban, 1987).
Dans une étude en cours, dont une première version a donné lieu à une présentation aux journées de l’Association Française de Science Economique (2005), M. Audibert, J-F. Brun et J. Mathonnat se sont également intéressés à la relation entre efficacité économique et les modalités institutionnelles de la contractualisation agricole, notamment sous forme de métayage ou d’exploitation directe. Les résultats provisoires de leur étude infirment les conclusions attendues d’une vérification de la théorie Marshalienne. En d’autres termes, le métayage ne serait pas une source d’inefficience, mais contribuerait, au contraire, toutes choses égales par ailleurs, à l’élévation de la production et des revenus des ménages en comparaison de l’exploitation directe.
Les institutions comptent dans l’explication du niveau et de l’évolution de la performance productive, bien sûr par les formes contractuelles, mais également par d’éventuelles discriminations observables sur le marché du travail, notamment en fonction de la couleur de peau. J.-L. Arcand et B. D’Hombres ont mis en lumière les limites du creuset brésilien de population. Sur un sujet encore peu traité, les auteurs entreprennent, pour le Journal of International Development (2004) de quantifier la discrimination ethnique en utilisant les données microéconomique de la Pesquisa National por Amostra de Domicilios (PNAD). Leur article, fondé sur une décomposition à la Oaxaca, procède à l’investigation du sujet en regardant les écarts observables au niveau de l’emploi et des salaires.
La formation des rémunérations est sous l’influence des institutions, mais elle est également et sans doute d’abord la résultante des choix individuels effectués notamment au niveau de la formation du capital humain à travers l’éducation. Dans leur article pour la Revue économique, J.-L. Arcand, B. D’hombres et P. Gyselink (2005) ont étudié la question en s’intéressant au cas des rendements éducatifs au Vietnam. Les auteurs proposent une mesure de ces rendements qu’ils estiment sans biais en recourant à différents instruments basés sur des variations dans la demande et l’offre d’éducation. Pour mener à bien leur réflexion, les auteurs utilisent la matrice d’instruments de Hausman et Taylor et montrent que lorsque cette matrice est combinée avec d’autres instruments plus classiques, elle s’avère efficace dans l’estimation sans biais des rendements moyens. Cet article a fait l’objet de prolongements pour une soumission dans une revue américaine où les trois auteurs proposent de tester les différences de rendement de l’éducation selon le type d’estimateur retenu. Sur le même échantillon de données vietnamiennes, il est alors montré que l’estimateur IV produit un rendement moyen supérieur à celui obtenu par usage de l’estimateur OLS.
Si l’éducation est une dimension importante du capital humain, la santé l’est également, dont on considère qu’elle conditionne la productivité des agents et par suite le niveau des rémunérations espérées. Dans un article à paraître dans Economie et prévision, J.-L. Arcand et K. Labar (2006) s’attachent à apprécier la qualité de cette relation en s’interrogeant sur la qualité économétrique observée entre des mesures anthropométriques telles que la taille, l’indice de la masse corporelle et le niveau des salaires. L’échantillon qu’ils considèrent est tiré d’enquêtes de ménages Chinois couvrant la période 1991-1993. L’estimateur auquel ils ont recours a l’avantage de traiter simultanément les questions de biais de sélection (Woodridge, 1995) et d’endogénéité (Kyriazidou, 1997). Les résultats d’estimation sont en accord avec l’idée qu’il y a un rendement positif et significatif de la santé sur la formation des salaires.


