Axe 1 - Microéconomie des ménages et des producteurs
1.2 - Marchés de produits primaires et développement
Les recherches menées sur les marchés de produits primaires seront prolongées dans deux directions : l’analyse des marchés mondiaux de produits de base et l’analyse des relations entre marchés régionaux en Afrique de l’Ouest. Les PED, notamment les plus pauvres, restent fortement dépendants de l’exportation d’un petit nombre de produits de base dont les marchés sont en pleine mutation. Il en découle de nombreuses implications pour la politique économique en termes de gestion des risques. Par ailleurs, les relations entre marchés vivriers au sein d’espaces régionaux, comme celui de l’Afrique de l’Ouest, restent mal connues alors que certains pays demeurent fortement tributaires des échanges intra-régionaux pour leur sécurité alimentaire.
1.2.1 - Intégration des marchés des céréales et du bétail en Afrique de l’Ouest
Ce programme, qui devrait réunir des chercheurs du CERDI, de l’INRA et du CIRAD, a pour objectif de mettre en évidence l’évolution des flux commerciaux au sein d’espaces nationaux et régionaux, d’identifier les marchés qui demeurent à l’écart des flux d’échanges et les obstacles à leur intégration, de dégager quelques enseignements de politique économique pour réduire la vulnérabilité aux chocs de prix et aléas climatiques.
Comme est venue l’illustrer la crise nigérienne de 2005, les épisodes de pénuries alimentaires restent fréquents en Afrique de l’Ouest. La persistance de poches de malnutrition est en partie la conséquence du cloisonnement des marchés agricoles dû à l’importance des coûts de transaction. En effet, selon la règle de l’arbitrage spatial, l’isolement de certaines régions par rapport aux grands courants d’échanges serait la conséquence de coûts d’accès aux marchés souvent élevés. Ces coûts de transaction procèdent de multiples facteurs : transport, marges commerciales, collecte de l’information, négociation et surveillance des contrats… Les distorsions introduites par la politique économique, parfois les conflits, participent également à l’augmentation des coûts de transaction sur les marchés agricoles.
Dans ce programme, une place importante sera donc accordée à l’évaluation des coûts de transaction. Les analyses mettront en évidence l’impact sur les échanges régionaux des réformes économiques majeures qui ont marqué les pays étudiés : dévaluation du franc CFA, adoption d’un tarif extérieur commun (TEC) dans l’UEMOA, procédures d’harmonisation des politiques macroéconomiques. Il est attendu de ces mesures, une diminution des coûts de transaction et donc une meilleure intégration des marchés nationaux et régionaux de produits échangeables. Ces hypothèses seront développées dans des modèles et testées économétriquement. Les analyses porteront également sur l’impact des chocs exogènes: accidents climatiques ou attaques parasitaires des cultures qui entraînent une aggravation de l’insécurité alimentaire, mais également des déstabilisations politiques et contextes de guerre civile (Côte d’Ivoire).
Les outils d’analyse privilégiés sont ceux de l’économétrie sur séries temporelles et en particulier, les modèles vectoriels à correction d’erreur et modèles à changement de régime. Les premiers travaux sur l’intégration des marchés étaient basés sur l’analyse des corrélations simples de prix entre marchés et des régressions dynamiques comme celles découlant du modèle de Ravallion (1987). Avec le développement des techniques économétriques sur séries temporelles, les analyses de l’intégration des marchés se sont étendues aux tests de causalité à la Granger, et aux modèles de cointégration linéaires bivariés (Dercon, 1995) et multivariés (Gonzalez-Rivera and Helfand, 2001). Nous privilégierons des modèles permettant de prendre en compte les effets de seuils et les non-linéarités engendrées par les coûts de transaction. Il s’agit notamment des modèles TAR (Threshold Autoregressive models) (Abdulai, 2000 ; Goodwin and Piggott, 2001) et des modèles à changement de régime (Spiller and Wood, 1988 ; Baulch, 1997). Un des avantages des modèles à changement de régime est d’autoriser, dans l’hypothèse de marchés intégrés, des renversements des flux d’échanges. Un autre avantage est de permettre la modélisation explicite des coûts de transaction et d’estimer la probabilité d’être dans chacun des régimes de prix considérés (Araujo et al. 2005).
Une des originalités de cette recherche sera d’appréhender les échanges inter- Etats à partir des données de prix relevés sur les marchés de chacun des pays de l’échantillon : Guinée, Côte d’Ivoire, Mali, Burkina Faso, Niger. Toutefois, les analyses économétriques seront complétées par d’autres techniques d’inférence et notamment par des enquêtes qualitatives ponctuelles sur le commerce entre régions.
1.2.2 - Volatilité des prix sur les marchés mondiaux de produits de base et transmission des chocs aux pays producteurs
Depuis une dizaine d’années, les marchés et les filières de produits agricoles exportés par les pays du sud connaissent des mutations profondes. Au niveau international, les mécanismes de protection contre l’instabilité des cours ont été abandonnés. Les accords internationaux de produits ne comportent plus de clauses économiques. Par ailleurs, le système européen de compensation des chutes de recettes d’exportation (STABEX) a été supprimé et remplacé par un mécanisme de moindre ambition. Dans le même temps, on assiste à une forte augmentation de la concentration du négoce et à une segmentation des marchés. Au niveau des pays producteurs, les réformes engagées dans le secteur des produits agricoles d’exportation ont conduit à la libéralisation du marché des intrants, à la disparition des mécanismes de stabilisation interne et au démantèlement des entreprises publiques de commercialisation et de transformation. Le retrait de l’Etat des filières s’est souvent opéré au profit de multinationales de l’agroalimentaire qui s’intègrent en amont jusqu’aux paysans. Ces bouleversements des marchés et des modes d’organisation des filières sont le plus souvent à l’origine d’une plus grande exposition des producteurs aux risques.
Les recherches s’attacheront à mettre en lumière l’origine et les caractéristiques de la volatilité des cours. Les propriétés des séries de prix et de leur volatilité ont en effet des implications majeures pour la prévision et la définition des politiques de gestion des risques. Les produits de base sont assimilables à des actifs financiers et les instruments de l’analyse financière seront appliqués à l’étude de la volatilité des prix des matières premières. Comme pour les prix d’actifs, la volatilité des cours des matières premières varie dans le temps et présente un caractère persistant que l’on peut explorer par les modèles de type GARCH et TGARCH (Pindyck, 2004). Cette modélisation permettra aussi de tester l’impact de la libéralisation des marchés sur les rendements de prix et leur variance. Une idée répandue, qui sera soumise à réfutation empirique, est que dans les années 90, la libéralisation des prix et des marchés dans les grands pays producteurs aurait eu un effet déstabilisateur sur les cours mondiaux. On recherchera également des mouvements asymétriques dans la volatilité des cours. Sur les marchés financiers, on observe que les variations à la baisse sont souvent suivies par une plus grande volatilité des prix que les variations à la hausse. Enfin, une attention particulière sera portée aux relations entre l’instabilité des taux de change et celle des cours des matières premières et des effets compensateurs ou déstabilisateurs du cours des monnaies sur les prix et recettes d’exportation des PED (Cashin, Céspedes and Sahay, 2004).
Les recherches porteront aussi sur les mécanismes de transmission des chocs au sein des filières et marchés de produits. Un phénomène marquant de la filière cacao, mais commun à beaucoup d’autres filières de produits de base, est l’instabilité du prix de la matière première par rapport à celle du produit fini. L’objectif sera de mettre en évidence les mécanismes de transmission des chocs de prix aux consommateurs et les effets de cliquet ou les phénomènes d’asymétrie dans la transmission des hausses ou baisses de prix. Des chocs positifs pourraient être transmis intégralement et plus rapidement que des chocs négatifs.
Enfin, une des composantes du programme sera consacrée à la recherche de mouvements communs dans l’évolution des prix des produits de base et à l’analyse des phénomènes de contagion entre marchés. A la suite de Pindyck et Rotemberg (1990) et à la lumière de la flambée récente des prix d’un certain nombre de matières premières, il faut s’interroger sur les fluctuations communes aux produits de base. A partir d’un modèle de marché avec stockage et des outils de l’économétrie sur séries temporelles (Gonzalo et Granger, 1995 ; King et al. 1991), le programme s’interrogera sur l’existence d’un mouvement commun "excessif", non expliqué par les chocs communs des facteurs macroéconomiques (inflation, etc). L’analyse sera centrée sur la recherche d’un lien entre les mouvements de prix des produits agricoles exportés par le pays en développement et les cours des autres matières premières. La mise en évidence d’un tel phénomène peut améliorer les prévisions et la gestion des risques de prix.
Bibliographie
- Abdulai, A. (2000) "Spatial Price Transmission and Asymmetry in the Ghanaian Maize Markets", Journal of Development Economics: 63: 327-49.
- Araujo Bonjean, C., C. Araujo, J.L. Combes and P. Combes Motel "Devaluation and cattle markets integration in Burkina Faso", Journal of African Economies, 14 (3), 2005, p. 359-384.
- Baulch, B. (1997) ‘Transfer Costs. Spatial Arbitrage and Testing for Food Market Integration", American Journal of Agricultural Economics, 79(2): 477-87.
- Cashin P., L. Céspedes and R. Sahay (2004), "Commodity currencies and the real exchange rate", Journal of Development Economics, 75, 239-268.
- Dercon, S. (1995) ‘On Market Integration and Liberalisation: Method and Application to Ethiopia’, Journal of Development Studies, 32(1): 112-43.
- Gonzalez-Rivera, G. and S. Helfand (2001) ‘The Extent, Pattern and Degree of Market Integration: A Multivariate Approach for the Brazilian Rice Market’, American Journal of Agricultural Economics, 83(3): 576-92.
- Gonzalo J., and C.W. Granger (1995), "Estimation of common long–memory components in cointegrated systems", Journal of Business and Economic Statistics, 13, February, 27-35.
- Goodwin, B.K. and N.E. Piggott (2001) "Spatial Integration in the Presence of Threshold Effects", American Journal of Agricultural Economics, 83(2): 302-17.
- King R.J., C. Plosser, J.H. Stock and M.W. Watson (1991), "Stochastic trends and economic fluctuations", American Economic Review, 81, September, 819-840.
- Ravallion, M. (1987) Markets and famines, Clarendon Press, Oxford.
- Pindyck, R. S (2004) "Volatility and Commodity Price Dynamics", Journal of Futures Markets, Volume 24, Issue 11, November 2004,1029-1047.
- Pindyck R.S. and J.J. Rotemberg (1990), "The excess co-movement of commodity prices", The Economic Journal, 100, december, 1173-1189.
- Spiller, P.T. and R.O. Wood (1988) ‘The Estimation of Transaction Costs in Arbitrage Models", Journal of Econometrics, 39: 309-326.


