E - Socio-économie et développement durable
3 - Environnement et développement durable
Au plus simple, la notion de développement durable reflète la capacité à faire croître le produit intérieur selon un rythme de prélèvement des ressources naturelles compatible avec leur processus de renouvellement et non préjudiciable aux intérêts des générations futures. Dans sa relation au domaine de l’économie du développement, les réflexions sur cette thématique de recherche ont été longtemps considérées comme secondaires. Les analyses conventionnelles impliquaient de voir l’élévation du rythme de croissance et la réduction de la pauvreté comme l’objet analytique principal de la performance. Les sensibilités en la matière ont beaucoup évolué, y compris dans les pays les plus démunis. Quel que soit le niveau de produit par tête, les questionnements sur la gestion adéquate de l’environnement sont désormais partie intégrante de la problématique de croissance de l’activité économique. Il y va de l’intérêt à long terme de chacun des pays; il y va également des intérêts communs de toute l’humanité par les interdépendances inhérentes au fonctionnement d’un écosystème revêtant la qualité de bien public mondial. L’économie de l’environnement a été encore peu présente au CERDI. Elle fait donc figure de thématique nouvelle dont l’importance est appelée à croître en cours de la prochaine contractualisation quadriennale.
Plusieurs communications présentées en 2001, à Montréal, au colloque de l’Agence Universitaire de la Francophonie, ont ouvert ce chantier de réflexion. He Ji, docteur de l’université d’Auvergne, recrutée comme professeur assistante à l’université de Sherbrooke (Canada), a par exemple exploré les implications de la relation entre l’accession de la Chine à l’OMC et sa politique de gestion de l’atmosphère à travers les émanations de CO². L’ensemble du questionnement économique, conduit avec un Modèle d’Equilibre Général Calculable, a donné lieu à une publication dans la China Economic Review (2005). M. Fournier et S. Fournier Démurger l’ont également exploré en bénéficiant de financements successifs du CNRS et du Ministère de l’Enseignement et de la Recherche, mais également de détachements longue durée à l’Université de Hong Kong. Les travaux appliqués ont porté sur l’économie chinoise. L’analyse macroéconomique des causes des variations de la couverture forestière au niveau provincial montre que la répartition du foncier entre agriculture et domaine boisé a été conditionnée par des critères de rentabilité de la production et de l’investissement, par la richesse des agents et les alternatives de diversification. En matière d’implications de la politique économique, ces résultats suggèrent que pour mener à bien le renforcement du patrimoine forestier dans les régions de faible productivité agricole, il importera désormais de mettre en place des mesures d’accompagnement de nature à faciliter la diversification des activités paysannes.
Le projet de recherche de M. Fournier et S. Fournier Démurger s’est d’abord appuyé sur des enquêtes réalisées entre 2001 et 2003 dans un secteur géographique proche de la municipalité de Pékin, puis dans la province du Sichuan (2005) et plus récemment en Mongolie extérieure. L’exploitation des données microéconomiques conduit à explorer la question de la compatibilité entre la politique forestière actuelle, le développement rural et le bien-être des populations. Trois angles d’analyse ont été privilégiés pour mener à bien l’analyse économique et son prolongement en termes d’économie appliquée: la structure de consommation d’énergie des ménages ruraux, l’attitude des ménages et des villages en matière de gestion des risques, leur mode d’adaptation à l’imposition de nouvelles contraintes.
Les questions environnementales ont été également étudiées par J.-L. Arcand, en collaboration avec P. et S. Guillaumont (2005), dans le cadre d’un document en révision au Journal of Development Economics. L’angle de réflexion retenu par les auteurs témoigne bien de cette absence de cloisonnement thématique auquel le CERDI est particulièrement sensible sur tous les domaines d’étude que couvre l’économie du développement. Le document met en effet en relation la déforestation et les politiques macroéconomiques en prenant en compte la rentabilité attendue de la terre dans ses usages alternatifs. Le taux de change réel est introduit comme proxy du prix relatif du bois et des biens agricoles à l’égard des biens non échangeables. L’estimation économétrique sur données de panel avec utilisation de l’estimateur GMM system suggère que, contrairement aux pays développés, la dépréciation réelle exerce un effet défavorable sur la couverture forestière des pays en développement. Ainsi, ce résultat rejette-t-il l’hypothèse "à la mode" d’une courbe de Kuznets environnementale pour la forêt.
La politique macroéconomique et les institutions exercent des influences notables sur le rythme d’exploitation des ressources naturelles et notamment sur la mobilisation à des fins commerciales du patrimoine forestier. Une ACI est en cours sur le sujet, intitulée : Politique macroéconomique et déforestation dans les pays en développement. Elle est dirigée par P. Combes Motel et a déjà donné lieu à des résultats tangibles. On relèvera en particulier les deux articles sur le Brésil de C. Araujo, C. Araujo Bonjean, J.-L.Combes et P. Combes Motel dans la Revue d’Economie du Développement et le Brazilian Journal of Political Economy.
Cette ACI associe plusieurs chercheurs du CERDI et présente une coopération intéressante avec le sud, notamment avec des chercheurs brésiliens de l’IPEA. Ce projet financé par le Ministère délégué à la recherche trouvera sa pleine expression en termes de publications dans la prochaine contractualisation. Les nombreuses études qui se sont intéressées aux facteurs de la déforestation se sont généralement cantonnées aux déterminants démographiques et géographiques, aux conditions de développement de l’agriculture, en accordant relativement moins d’importance aux déterminants macroéconomiques, à l’impact des interventions étatiques et à la structure foncière. La recherche de P. Combes Motel et des co-participants à ce programme tentera de réduire cette lacune en mettant en évidence la manière dont la politique économique et les institutions affectent l’exploitation des forêts tropicales des pays en développement.
Dans le cadre de ce programme, une attention particulière est portée à l’impact de l’insécurité foncière provenant de la mauvaise définition des droits de propriété sur la déforestation au Brésil. Dans un premier travail, C. Araujo, C. Araujo Bonjean, J.-L. Combes, P. Combes Motel et E. Reis (2005) montrent que l’insécurité foncière au Brésil exerce un effet théoriquement ambigu sur la déforestation. D’une part, elle réduit la profitabilité de l’activité agricole et donc l’incitation à couper la forêt, la déforestation étant, dans ce cas, considérée comme un investissement agricole. D’autre part, les propriétaires et les squatters sont incités à couper la forêt pour faire valoir leur droit foncier. Les estimations sur un panel annuel d’Etats de la fédération brésilienne situés en Amazonie légale accréditent l’hypothèse d’un effet positif de l’insécurité foncière, approchée par le nombre d’assassinats liés aux conflits fonciers, sur la déforestation.
Dans le prolongement de ce travail C. Araujo, C. Araujo Bonjean, J.-L. Combes, P. Combes Motel et E. Reis (2006) se sont intéressés aux conséquences de la réforme agraire au Brésil. Cette dernière semble paradoxalement renforcer l’insécurité foncière. A partir d’un modèle de théorie des jeux non coopératif dans lequel la forêt est considérée comme une ressource en accès libre, ils montrent que les interactions stratégiques entre propriétaires fonciers et squatters conduisent à une surexploitation de la forêt. Il ressort également que les squatters ont un impact positif sur la déforestation. Ce modèle de déforestation est testé avec succès sur des données de panel couvrant les municipalités de l’Amazonie pour les années 1985 et 1995 et après contrôle de l’endogénéité du nombre de squatters. Ce papier met ainsi en évidence les contradictions de la réforme agraire brésilienne qui, bien que socialement désirable, est dans sa définition actuelle, préjudiciable à l’environnement.


